Crime organisé : le Canada est-il une plaque tournante?

Crime organisé : le Canada est-il une plaque tournante?

Introduction

Depuis les années 1970, des films cultes comme Le Parrain ont fasciné des générations entières. Ces récits cinématographiques nous plongent dans un univers parallèle, fait de violence, de drogues, de codes d’honneur et de tragédies familiales. Pourtant, derrière cette image romancée se cache une réalité beaucoup plus troublante.  Le plus récent rapport public du Service canadien de renseignements criminels (SCRC) lève le voile sur l’ampleur et la complexité de la menace que représente le crime organisé[1].  Jurisource.ca vous propose d’analyser les données de ce rapport pour tenter de répondre à la question suivante : le Canada est-il une plaque tournante du crime organisé ?

 

Qu’est-ce que le crime organisé?

Au Canada, le crime organisé est défini au paragraphe 467.1(1) du Code criminel[2]. Selon cette disposition, il s’agit d’un groupe composé d’au moins trois personnes. La loi ne s’attarde ni à sa hiérarchie ni à son mode d’organisation.  Quant à sa localisation, un tel groupe peut opérer au Canada ou à l’étranger.

Pour qu’il soit considéré comme une organisation criminelle, il doit toutefois poursuivre un objectif bien précis : commettre ou faciliter des infractions graves. Ces infractions doivent, si elles sont commises, être susceptibles de procurer un avantage matériel comme de l’argent, des biens ou d’autres formes de profit. Ce gain peut profiter à l’ensemble du groupe ou uniquement à l’un de ses membres. Il peut également se faire de manière directe ou indirecte.

La loi apporte toutefois une nuance importante. Elle exclut de cette définition les groupes formés au hasard dans le but de commettre une seule infraction, de façon immédiate.

 

a.      Les typologies des groupes criminels organisés (GCO)

Il n’existe pas un seul type de groupes criminels organisés (« GCO »), mais plutôt une grande diversité de structures, de profils et de modes d’opération. Cette variété reflète en partie la diversité démographique du pays. En effet, de nombreux groupes criminels sont formés autour d’une appartenance ethnique ou communautaire commune. On retrouve notamment des groupes d’origine irlandaise, autochtone, chinoise, jamaïcaine, haïtienne, somalienne, et bien d’autres[3].

Le Rapport public sur le crime organisé 2024 met également en lumière des GCO regroupés autour d’intérêts ou de modes de vie communs. C’est notamment le cas des bandes de motards hors la loi (BMHL) comme les Hells Angels ou encore les Rock Machine[4].  Les gangs de rue représentent un autre type de GCO regroupé selon leur mode de vie commun. Ils sont particulièrement impliqués dans les actes violents (fusillades, homicides) et peuvent agir pour leur propre compte ou pour celui d’autres GCO[5].

 

b.     La diversification des activités et des moyens

Au fil des dernières années, les GCO au Canada ont démontré une grande capacité d’adaptation, notamment face aux perturbations causées par la pandémie. Malgré les fluctuations du marché, leur présence dans les principales sphères criminelles est demeurée stable et dans certains cas, elle s’est même intensifiée.

Le trafic de drogues demeure l’un des marchés illicites les plus prisés. La grande majorité des GCO sont impliqués dans le marché de la cocaïne, qui reste leur principale source de revenus. En parallèle, les activités liées au fentanyl et à la méthamphétamine continuent de croître rapidement. Selon le Rapport, environ 235 GCO seraient actuellement impliqués dans le commerce illicite de fentanyl[6].

Toutefois, les GCO ne se limitent pas à un seul type de crime. Ce qui distingue surtout ces groupes, c’est leur capacité à mener plusieurs activités criminelles en parallèle. En 2024, près de 69 % d’entre eux étaient actifs dans au moins deux marchés criminels[7]. Il peut s’agir, entre autres, de trafic de drogues, de crimes financiers, de contrebande, de crimes contre les biens, ou encore de traite de personnes[8].

La diversification des méthodes passe aussi par l’intégration des outils technologiques. L’essor d’Internet, et plus particulièrement du Web caché (dark web), a offert de nouvelles avenues aux GCO pour mener leurs opérations à distance[9]. De plus en plus de groupes exploitent cet espace pour blanchir de l’argent au travers de transaction financière via des cryptomonnaies. Le Web peut servir également à vendre et exporter des drogues[10]. Grâce à la confidentialité offerte par les communications chiffrées et l’absence de frontières physiques, le Web caché est devenu un vecteur clé de la criminalité organisée moderne[11].

 

L’étendue du problème

Avec une superficie de près de 10 millions de kilomètres carrés, le Canada offre un terrain vaste et varié où les GCO peuvent s’implanter, se déplacer et étendre leurs activités[12].  En 2024, on estimait que 45 % des GCO évalués menaient des activités criminelles au-delà de leur province d’origine[13]. Cette mobilité s’explique en grande partie par la structure même du pays. En tant que fédération, le Canada est composé de provinces entre lesquelles il n’existe aucune réelle barrière douanière.  Certaines régions deviennent ainsi des nœuds stratégiques de cette expansion. C’est notamment le cas des provinces les plus peuplées comme l’Ontario, l’Alberta, la Colombie-Britannique et le Québec.

Dans l’Ouest canadien, les GCO circulent principalement entre provinces voisines, notamment entre l’Alberta et la Colombie-Britannique[14]. Certains vont même jusqu’à établir leur présence à Terre-Neuve-et-Labrador[15]. Dans les provinces de l’Atlantique, des groupes venus du centre et de l’ouest du pays y voient un marché à exploiter. Quant au Nord canadien, il attire des groupes à la recherche de zones peu surveillées, et où les communautés autochtones isolées sont plus vulnérables à l’exploitation[16].

Cette expansion territoriale s’accompagne aussi d’une ouverture vers l’international. En 2024, les GCO canadiens entretenaient des liens dans 48 pays[17]. Les États-Unis, le Mexique et la Colombie figurent parmi les partenaires criminels les plus fréquents, notamment pour l’importation de drogues comme la méthamphétamine, le fentanyl et la cocaïne[18]. Les États-Unis demeurent également la principale source d’armes à feu introduites illégalement au Canada.  L’Asie du Sud-Est, en particulier le Triangle d’or (Thaïlande, Laos, Myanmar), s’impose également comme une destination stratégique pour les GCO canadiens en raison de sa production massive de drogues, de son accès difficile et de la faible présence étatique[19].

 

Un fardeau collectif

Au-delà de leurs activités illicites, les GCO imposent un fardeau considérable à la société canadienne. Leurs actions alimentent un climat d’insécurité et fragilisent les fondements économiques, sociaux et politiques du pays.

a.     Violence et sécurité publique

La violence constitue un levier central pour les GCO afin d’imposer leur autorité. 75 % des groupes évalués y avaient recours[20]. Cela représente environ 17 % des plus de 4 000 groupes actifs actuellement évalués au Canada[21]. Les gangs de rue, en particulier, sont les plus enclins à commettre des actes violents tels que des fusillades ou des homicides. Cette menace est aggravée par l’accès facilité aux armes à feu, principalement introduites illégalement depuis les États-Unis[22]. En 2022, environ 23 % des homicides et fusillades au Canada étaient attribués à des GCO[23].  

Par ailleurs, leur implication dans le trafic de drogues contribue de façon indirecte à des milliers de décès liés à des surdoses de substances illicites.  Entre janvier 2016 et décembre 2024, les autorités ont recensé un total de 52 544 décès apparemment liés à une intoxication aux opioïdes. Parmi les décès survenus en 2024, 74 % impliquaient du fentanyl[24].  Pour situer l’ampleur de la crise, en 2024 seulement, le Canada a dénombré 7 500 décès liés aux opioïdes.  Aux États‑Unis, par exemple, ce nombre s’élevait à un peu moins de 82 000[25].

Cette crise représente également un lourd fardeau pour le système de santé, en raison de l’engorgement des ressources. Entre janvier 2016 et décembre 2024, le Canada a enregistré 198 811 visites aux services d’urgence pour intoxication aux opioïdes, ainsi que 244 927 interventions des services médicaux d’urgence (SMU) pour des surdoses suspectées d’être liées aux opioïdes entre janvier 2017 et décembre 2024[26].

 

b.    Coût économique

Les GCO faussent les règles du marché en injectant des fonds illégaux dans l’économie, notamment par le blanchiment d’argent. En finançant des entreprises avec des capitaux criminels, ils peuvent offrir des biens ou services à des prix artificiellement bas. Cela crée une concurrence déloyale envers les entreprises légitimes, qui ne peuvent rivaliser. À long terme, cela nuit à l’économie et se répercute sur les citoyen·nes, notamment par la perte d’emplois, la fermeture d’entreprises honnêtes ou une hausse du coût de la vie[27].

 

c.     Corruption et atteinte aux institutions

Le GCO ne prospérerait pas sans un certain niveau de corruption. Les tentatives de corruption visent les policier·ères, les juges, les politicien·nes et de nombreux autres acteurs clés de la fonction publique[28]. Ces tactiques sont néfastes, car elles viennent compromettre la confiance du public envers les institutions.

 

Conclusion

Dire que le Canada est une plaque tournante du crime organisé serait exagéré, voire trompeur. Comparativement à certains pays d’Amérique latine ou à certaines régions de l’Europe de l’Est, le Canada présente un taux de criminalité bien plus faible.  D’ailleurs, l’Organized Crime Index 2023[29] attribue au Canada un score de 3,88 sur 10, le plaçant au 160ᵉ rang sur 193 pays. Ce « score global de criminalité » n’est pas un quelconque pourcentage, il s’agit d’un indicateur composite qui est calculé en faisant la moyenne de deux éléments.  D’une part, nous avons les marchés criminels (comme le trafic de drogues, d’êtres humains ou d’armes), et d’autre part, les acteurs criminels (groupes mafieux, réseaux, acteurs liés à l’État ou étrangers). Plus le score est élevé, plus la criminalité organisée est influente. À titre de comparaison, les États‑Unis obtiennent un score de 5,67 (67ᵉ rang), la Russie 6,88 (19ᵉ rang), le Paraguay 7,52 (4ᵉ rang), et la Colombie 7,75 (2ᵉ rang). En tête du classement mondial, le Myanmar atteint un score de 8,15.

 

Bien que le score global du Canada ne soit pas alarmant, la lecture du Rapport suscite tout de même des inquiétudes. Les données révèlent une augmentation soutenue du nombre de groupes actifs, une capacité croissante à opérer à l’échelle internationale, ainsi qu’une infiltration préoccupante dans des secteurs stratégiques de l’économie, comme le textile[30].  Face à une telle menace, il ne s’agit plus de débattre de l’existence du problème, mais bien de s’interroger sur la façon dont il est pris en charge par les autorités compétentes.

 

Pour approfondir vos connaissances, consultez ces deux ressources :

  1. Trafic d’organes humains : un survol (Étude)
  2. Lexique sur les drogues et les substances illicites

[1] Au moment de la rédaction de cet article, le Rapport public sur le crime organisé au Canada 2024 était disponible en ligne, mais devait être obtenu sur demande par courriel. <cisc-scrc.gc.ca/media/2024/2024-12-03-fra.htm#s3https://cisc-scrc.gc.ca/media/2024/2024-12-03-fra.htm%23s3> [Rapport].

[2] Code criminel, LRC 1985, c C-46.

[3] James R Dubro, Pierre De Champlain, William L MacAdam « Crime organisé au Canada » ( Dernière modification le 5 janvier 2024), en ligne (article) : <thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/crime-organise#Revenusettypesdecrimesorganiss>.

[4] Ibid.

[5] Rapport, supra note 1 à la p 10.

[6] Ibid à la p 12.

[7] Ibid à la p 9.

[8] La traite de personnes est particulièrement préoccupante, car elle touche de manière disproportionnée les jeunes Autochtones et les personnes 2SLGBTQI+. D’ailleurs, le Canada est désormais considéré comme un pays d’origine, de transit et de destination pour les réseaux de traite; Voir Rapport, supra note 1 à la p 13.

[9] Rapport, supra note 1 à la p 9.

[10] Ibid à la p 14.

[11] Ibid.

[12] 9,985 millions km² pour être exact.

[13] Rapport, supra note 1 à la p 6.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] Ibid.

[20] Ibid à la p 3.

[21] Ibid à la p 5.

[22]  Faits intéressants : Les armes à feux peuvent être désormais fabriquées localement au moyen d’imprimantes 3D.

[23]  Rapport, supra note 1 à la p 3 ; Voir également Statistiques Canada,  « Tendances observées au chapitre des homicides au Canada, 2022 » (29 novembre 2023), en ligne : <150.statcan.gc.ca/n1/daily-quotidien/231129/dq231129b-fra.htm>.

[24] Agence de la santé publique du Canada, « Faits saillants : Méfaits associés aux opioïdes et aux stimulants au Canada » (dernière modification le 25 juin 2025) Ottawa : juin 2025. <sante-infobase.canada.ca/mefaits-associes-aux-substances/opioides-stimulants/>.

[25] Office des Nations Unis contre la drogue et le crime, « Rapport mondial sur les drogues : principales constatations et conclusions » (2024) à la p 25, en ligne (pdf) :  <unodc.org/unodc/en/data-and-analysis/wdr2024-key-findings-conclusions.html> .

[26] Ibid.

[27] Voir Éric Vernier, Technique de blanchissement et moyens de lutte, 5e éd,  France, Dunod , 2023 aux pp 241-53.

[28] Rapport, supra note 1.

[29] Global Initiative Against Transnational Organized Crime, « Global Organized Crime Index 2023

A fractured world » (2023), en ligne : < ocindex.net/2023/heatmap/>

[30] Supra note 3.